Catherine Le Grand-Sébille, socio-anthropologue, membre du Comité national d’éthique du funéraire et co-fondatrice de l’association Questionner Autrement le Soin, nous offre une plongée dans les rites sociaux et précise leur valeur forte pour être ensemble dans l’hommage.

L'importance des rites pour que chacun soit à sa place

Catherine, quelles sont vos réflexions sur l’état de deuil ?

Le deuil est un état que traversent celles et ceux qui ont perdu un proche qui compte. Il est suffisamment perturbant pour que toutes les sociétés considèrent qu'il faut accompagner ceux qui le vivent. Cet accompagnement du retour à la vie sociale demande du temps. Il peut donc être utile de le ritualiser, c'est-à-dire interdire un certain nombre d'activités, puis les autoriser à nouveau progressivement.
En tous les cas, le deuil nous transforme. Aussi, je n’aime pas l’expression “travail du deuil”, et je rejoins Patrick Baudry qui explique que “le deuil nous travaille”.

En quoi le rite fait-il d'après vous partie intégrante d'une conduite de deuil ?

Faire vivre nos morts en nous de multiples manières, ne pas les oublier, est essentiel.

Cependant, je crois profondément qu’il est nécessaire que les défunts soient tout de même un peu éloignés des vivants pour que nous puissions continuer à travailler, à avoir des activités sociales, à aimer, en somme, à vivre. C’est, je pense, le meilleur moyen pour qu’ils ne soient pas trop envahissants dans notre quotidien.

La grande anthropologue française, Françoise Zonabend, disait qu’il s’agissait de “faire des morts des proches de loin”. Le documentaire auquel j’ai participé "Le rituel au cœur du lien familial" illustre cette idée. À l’occasion du décès de la dernière née de la fratrie, une maman et ses deux filles racontent comment elles ont puisé dans les rituels une force de régénération pour prendre un nouveau départ.

Comment faire en sorte que les vivants et leurs défunts soient chacun à leur juste place ?

Le rituel d’adieu a pour fonction de fixer la place de chacun, morts et vivants. Le groupe se saisit alors de symboles majeurs, de signes qui ont du sens et il les partage. Faire communauté passe ainsi par les fleurs, par les bougies. Le rite implique une dimension essentielle : la transmission, avec une forme de répétition dans les gestes, dans les actes que l’on va poser. Il peut être également infiniment réconfortant de savoir s’inventer ses propres rituels et ne pas craindre d’emprunter à d’autres rites.

Je crois dans le fait d'être ensemble, de se souvenir ensemble, et de ne pas vivre seulement ce temps de deuil individuellement.

L’expression collective du soutien et de l’hommage

Pourquoi est-il important que le deuil s'exprime ? A-t-on vraiment oublié la valeur précieuse des signes qui rendent le deuil public et reconnu ?

Parce que la mort est un événement qui a lieu, il est important qu’elle ait une place, une reconnaissance, et que l'on fasse quelque chose autour de cet événement.

Les signes du deuil sont des signes sociaux. Ils viennent signifier aux autres dans quel état vous êtes. Leur existence permettait qu'on ait à votre égard une attitude respectueuse. Évidemment, aujourd'hui, personne ne peut savoir que vous êtes en deuil s'il n'y a pas de signe et de symbole pour le manifester.

Lorsque nous sommes dans un transport en commun, nous sommes bouleversés de voir quelqu'un pleurer. Comme nous n'avons pas de brassard noir ou de tenue qui signale l’état de deuil, nous nous trouvons démunis. Or nous avons besoin de ces signes qui viennent donner sens aux affects, aux émotions et aux conduites humaines.

Quels actes poser pour faciliter le deuil ? Comment les rites collectifs parviennent-ils à redonner l'énergie d'aller de l'avant aux personnes endeuillées ?

Autour de la mort, il faut faire et pas seulement dire. Le rite solidarise l’humanité. Il est profondément réconfortant que chacun des endeuillés voie confortée son appartenance humaine à un groupe soutenant.

Un accompagnement très fort est celui qui consiste à aider concrètement ceux qui sont les plus marqués par la perte et le chagrin. Dans le numéro "Boire et manger autour de la mort" de la revue "Études sur la mort", est évoquée cette nécessité à nourrir ceux qui sont tellement atteints par la peine qu’ils ne songeraient plus à s’alimenter. Il existe une très belle solidarité amicale pour s’assurer de leur survie. J’ai le souvenir d'une amie qui a perdu sa petite fille et dont des proches lointains sont venus régulièrement remplir le frigo, apporter des plats, entretenir le jardin… des actes concrets où se manifeste un souci de l'autre.

Le rite vient exprimer le soutien collectif envers la personne en deuil. Il lui offre un nouveau souffle au-delà de la seule remémoration du défunt.

Quant à la Toussaint, je ne la considère pas comme une fête triste ; c’est une sorte de moment national et collectif qui mobilise le plus grand nombre autour des morts.

Quel est à vos yeux le rite collectif le plus représentatif de l'hommage ?

Je trouve que la minute de silence est un des plus beaux rites que les humains aient inventé. Il l’est pour sa simplicité et pour sa capacité à dire combien, à plusieurs, en interrompant nos activités ordinaires, nous pouvons calmer nos corps, nous arrêter dans notre vie professionnelle, dans nos déplacements, et être là, ensemble, pour rendre hommage.
Tout ce qui vient inventer et créer un espace collectif qui permet de se retrouver ensemble, malgré la force diffractante de la mort, m’appelle à l’optimisme.