Amandine, médecin gériatre à Lyon, nous parle de son investissement passionné auprès des patients âgés et de leurs familles. Une vocation qui la porte à accompagner la fin de vie et la mort.

Un savoir-faire spécifique résolument humain

La gériatrie est une spécialité médicale assez récente[1]. Pouvez-vous nous dire deux mots sur cette discipline ?

La gériatrie consiste en une prise en charge globale des patients fragilisés de plus de 75 ans présentant plusieurs pathologies et parfois des troubles cognitifs. Au sein du service hospitalier dans lequel je travaille, il peut nous arriver de faire appel en renfort aux équipes de soins palliatifs pour les questions éthiques ou thérapeutiques. Le service de gériatrie accueille par exemple des résidents d’EHPAD pour la prise en charge de pathologies aiguës.

Pourquoi avez-vous fait le choix de cette spécialité qui manque parfois de considération par méconnaissance ?

La gestion de la polypathologie mêlée aux fragilités des patients âgés nécessitent une prise en charge souvent complexe, ce qui me passionne. Même dans les troubles cognitifs sévères, il y a toujours quelque chose à rechercher.

On se sent petits par rapport à ces patients. Être à leurs côtés est très enrichissant.

Il faut avoir une sensibilité gériatrique qui requiert aussi beaucoup de patience. L’approche sociale du métier me plaît également. Plutôt que de traiter un symptôme de manière isolée, on s’attache à faire une évaluation globale de la personne tout en étant attentif à sa perte d’autonomie pour aider son retour à domicile par exemple.
Un accompagnement de toute fin de vie qui vous a particulièrement touché ?
J’ai en tête une patiente arrivée sur ses deux jambes et qui s’est dégradée rapidement du fait d’un cancer généralisé. Au moment où je suis partie en vacances, sa fin de vie était imminente et je dois avouer que je m’étais beaucoup attachée à elle et à sa famille qui lui rendait régulièrement visite. J’ai appris en rentrant de vacances qu’elle était décédée le jour de mon départ en congés. À mon retour, ses proches sont venus dans le service pour me remettre une lettre, une boîte de chocolats et me remercier de ce que j’avais fait pour elle, ce qui m’a particulièrement touchée.

Comment gérer le décès d’un patient ?

Diriez-vous que la mort fait partie de votre quotidien professionnel et comment le vivez-vous ? Comment faire pour se protéger ?

Se confronter à la mort est beaucoup plus fréquent en gériatrie que dans d’autres services donc oui, je dirais que l’approche de la fin de vie fait partie de mon quotidien.

Cela s’accepte davantage quand le patient a 90 ans ; ça n’en reste pas forcément plus facile.

On me dit souvent que je suis trop empathique, car il m’arrive régulièrement d’être émue sur mon lieu de travail mais jamais devant les familles.
Certaines situations me touchent en plein cœur parce qu’elles peuvent faire écho à la vie personnelle ou parce que l’on ressent la solitude immense et la douleur de certains patients. L’expérience m’aide néanmoins à me protéger. Au tout début de mon internat, c’était vent de panique lorsqu’il me fallait annoncer à la famille une dégradation de l’état de santé de son proche. Maintenant, je n’ai plus la même façon d’aborder la mort avec les familles. L’enjeu de ces moments-là réside alors dans l’accueil de l’émotion des familles endeuillées ; tristesse, incompréhension, mais aussi reconnaissance comme je vous le disais.

Quelles sont les possibilités qu’ont les familles pour dire au revoir à leur proche mourant ?

Hors période Covid, on tolère que des lits de camp soient installés dans la chambre du patient pour permettre un roulement de membres de la famille au chevet du patient en toute fin de vie. L’hospitalisation à domicile (HAD) est également un recours pour que les familles puissent être auprès de leur proche et qu’il décède à la maison.
Dans les deux cas, il faut toujours prévenir que le patient peut décéder à tout moment. Souvent je dis que le décès peut arriver dans les prochains jours du fait de l'apparition de certains signes cliniques ou de l’arrêt des traitements.
Ce qui peut cependant décontenancer c’est d’être impuissant sur la prévision de la date exacte ou encore sur le fait d’accélérer les choses quand les familles ont du mal avec l’agonie.

L’annonce d’un décès, est-ce quelque chose auquel les jeunes médecins sont formés ?

Nous avons quelques cours mais nous nous formons surtout par l’expérience. La première fois que je l’ai fait, je m’en souviendrai toute ma vie ! J’avais retenu de mes cours à la fac cette phrase d’un professeur de cancérologie: “Des annonces de décès, malheureusement vous allez avoir à en faire des milliers au cours de votre carrière, mais dans la tête des familles, vos mots pourront résonner toute une vie”.
La théorie dit qu’il est conseillé d’être dans une pièce au calme, que la personne soit assise dans un environnement encadrant. La réalité est parfois tout autre comme la première fois où cela m’est arrivé…
J’avais essayé en vain d’appeler ses fils durant la nuit pour les avertir du décès de leur maman pendant ma garde. Au matin, je croise une infirmière qui me dit que l’un des fils de la patiente décédée était là. Il me demande s’il peut voir sa mère pour lui dire bonjour et lui apporter des affaires. Nous étions tous les deux au milieu du couloir et du va-et-vient des soignants lorsque je lui ai répondu :

Monsieur, j’ai tenté de vous appeler toute la nuit, votre mère est décédée cette nuit.

C’est seulement par la suite que j’ai pris le temps de le conduire dans une pièce à part pour lui expliquer. Il n’a pas du tout mal réagi mais en quittant l’hôpital ce matin-là, j’ai le souvenir d’avoir culpabilisé de la manière dont cela s'était passée.
Aujourd’hui avec la période Covid, les annonces de décès se font par téléphone. Ce qui rend les choses encore plus difficiles c’est le fait de ne pas connaître les familles car il n’y a quasiment plus de visites autorisées. Au téléphone, le ton grave des premiers mots indique que quelque chose s’est passé, on amène progressivement la nouvelle. Je laisse ensuite toujours un temps de blanc pour permettre aux proches de poser leurs questions.

Quelles sont les démarches qui suivent l’annonce d’un décès constaté à l’hôpital ?

Les certificats de décès sont signés par un médecin. Le corps du défunt peut être conservé deux heures dans sa chambre d’hôpital pour le recueillement des proches, suite à quoi il est transféré au funérarium, qui est en quelque sorte une annexe de l’hôpital dédiée à accueillir les corps de patients décédés de l’hôpital et à les présenter aux proches s' ils le souhaitent.


  1. La gériatrie s'est formée progressivement dans la seconde moitié du xxe siècle dans la plupart des pays développés. Elle est une spécialité médicale (au sens de l'exercice médical) dans de nombreux pays et elle est devenue une spécialité en France depuis 2004. Source : Wikipédia ↩︎