Une sélection présentée par InMemori

Max-Pol Fouchet, in Demeure le secret, 1985
Retrouverons-nous sur l'arbre
Une feuille d'ombre danseuse
Près du fruit de lumière mûrissant
Dans l'oubli de toute mort
Retrouverons-nous sur l'arbre
Le goût des départs au matin
Et sur nos lèvres la vie
Dans l'oubli de toute mort
Il nous faut une feuille d'ombre
Sa caresse au fruit de lumière
Et pour éclairer notre vie
Cette ombre que nous sommes
Sera-t-il plus loin encore
L'homme qui dévorait la pluie
Et qui s'en fut avec son chien
Dans les plis du chemin
Retrouverons-nous sur l'arbre
Une feuille d'ombre un fruit de lumière
Mais retrouverons-nous l'arbre
De l'oubli de toute mort ?


François Cheng, in Cinq méditations sur la mort, Albin Michel, 2013
La mort n'est point notre issue,
Car plus grand que nous
Est notre désir, lequel rejoint
Celui du Commencement,
Désir de Vie.
La mort n'est point notre issue,
Mais elle rend unique tout d'ici :
Ces rosées qui ouvrent les fleurs du jour,
Ce coup de soleil qui sublime le paysage,
Cette fulgurance d'un regard croisé,
Et la flamboyance d'un automne tardif,
Ce parfum qui nous assaille et qui passe,
insaisi,
Ces murmures qui ressuscitent les mots natifs,
Ces heures irradiées de vivats, d'alléluias,
Ces heures envahies de silence, d'absence,
Cette soif qui jamais ne sera étanchée,
Et la faim qui n'a pour terme que l'infini...
Fidèle compagne, la mort nous contraint
À creuser sans cesse en nous
Pour y loger songe et mémoire,
À toujours creuser en nous
Le tunnel qui mène à l'air libre.
Elle n'est point notre issue.
Posant la limite,
Elle nous signifie l'extrême
Exigence de la Vie,
Celle qui donne, élève,
Déborde et dépasse.


Marguerite Yourcenar, Les charités d'Alcippe
Voici que le silence a les seules paroles
Qu’on puisse, près de vous, dire sans vous blesser ;
Laissons pleuvoir sur vous les larmes des corolles ;
Il ne faut que sourire à ce qui doit passer.
À l’heure où fatigués nous déposons nos rôles,
Au même lit secret les dormeurs vont glisser ;
Par chaque doigt tremblant des herbes qui nous frôlent,
Vous pouvez me bénir et moi vous caresser.
C’est à votre douceur que mon sentier m’amène.
De ce sol lentement imprégné d’âme humaine,
L’oubli, lent jardinier, extirpe les remords.
L’impérissable amour erre de veine en veine ;
Je ne veux pas troubler par une plainte vaine
L’éternel rendez-vous de la terre et des morts.



Poème grec de Messénie, esquissé de mémoire
Si j’avais su que tu allais mourir,
Je serais allé à Mystra, à Paximadi,
J’aurais taillé du marbre, j’aurais coupé un cyprès,
Je t’aurais fait un cercueil solide en bois de cyprès,
J’aurais laissé une fenêtre sur le côté droit
Pour que le soleil entre à l’aube, et la fraîcheur l’après-midi,
Et que puisse aller et venir l’oiseau t’apportant les nouvelles.


Mgr Bougaud, « Espérance », prière.
La grande et triste erreur de quelques-uns, même bons, c’est de s’imaginer que ceux que la mort emporte nous quittent. Ils ne nous quittent pas. Ils restent. Où sont-ils ? Dans l’ombre ? Oh non, c’est nous qui sommes dans l’ombre. Eux sont à côté de nous sous le voile, plus présents que jamais. Nous ne les voyons pas parce que le nuage obscur nous enveloppe, mais eux nous voient. Ils tiennent leurs beaux yeux pleins de gloire arrêtés sur nos yeux pleins de larmes. Ô consolation ineffable, les morts sont des invisibles, ce ne sont pas des absents. J’ai souvent pensé à ce qui pourrait le mieux consoler ceux qui pleurent. Le voici : c’est la foi à cette présence réelle et ininterrompue de nos morts chéris. C’est l’intuition claire, pénétrante que par la mort ils ne sont ni éteints, ni éloignés, ni même absents, mais vivants, près de nous, heureux, transfigurés, et n’ayant perdu dans ce changement glorieux ni une délicatesse de leur âme, ni une tendresse de leur cœur, ni une préférence de leur amour, ayant au contraire, dans ces profonds et doux sentiments, grandi de cent coudées. La mort pour les bons est la montée éblouissante dans la lumière, dans la puissance et dans l’amour. Ceux qui jusque-là n’étaient que des chrétiens ordinaires, deviennent parfaits : ceux qui n’étaient que beaux deviennent bons ceux qui étaient bons deviennent sublimes!


Saint Jean de la Croix, « Un grand Amour m’attend »
Ce qui se passe de l’autre côté, quand tout pour moi aura basculé dans l’Éternité, je ne le sais pas ! Je crois, je crois seulement qu’un grand Amour m’attend. Je sais pourtant qu’alors, pauvre et dépouillé, je laisserai Dieu peser le poids de ma vie. Mais ne pensez pas que je désespère. Non, je crois, je crois tellement qu’un grand Amour m’attend. Maintenant que mon heure est proche, que la voix de l’Éternité m’invite à franchir le mur, ce que j’ai cru, je le croirai plus fort au pas de la mort. C’est vers un Amour que je marche en m’en allant, c’est vers son Amour que je tends les bras, c’est dans la vie que je descends doucement. Si je meurs ne pleurez pas, c’est un Amour qui me prend paisiblement. Si j’ai peur ? Et pourquoi pas ! Rappelez-moi souvent, simplement, qu’un Amour m’attend. Mon Rédempteur va m’ouvrir la porte de la joie, de sa Lumière. Oui, Père ! Voici que je viens vers toi comme un enfant, je viens me jeter dans ton Amour, ton Amour qui m’attend.


Alfred de Vigny, Fin du poème « La mort du loup »
« Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez sublimes animaux.
À voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur.
Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
À force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis, après comme moi, souffre et meurs sans parler. »


Paul Éluard, « La nuit n’est jamais complète », in Derniers poèmes d’amour, 1963
La nuit n’est jamais complète.
Il y a toujours puisque je le dis,
Puisque je l’affirme,
Au bout du chagrin,
une fenêtre ouverte,
une fenêtre éclairée.
Il y a toujours un rêve qui veille,
désir à combler,
faim à satisfaire,
un cœur généreux,
une main tendue,
une main ouverte,
des yeux attentifs,
une vie : la vie à se partager.


Khalil Gibran, Le Prophète, "Le secret de la mort"
Alors, Almitra parla, disant, Nous voudrions maintenant vous questionner sur la Mort. Et il dit : Vous voudriez connaître le secret de la mort. Mais comment le trouverez-vous sinon en le cherchant dans le cœur de la vie ? La chouette dont les yeux faits pour la nuit sont aveugles au jour ne peut dévoiler le mystère de la lumière. Si vous voulez vraiment contempler l’esprit de la mort, ouvrez amplement votre cœur au corps de la vie. Car la vie et la mort sont un, de même que le fleuve et l’océan sont un. Dans la profondeur de vos espoirs et de vos désirs repose votre silencieuse connaissance de l’au-delà ; Et tels les grains rêvant sous la neige, votre cœur rêve au printemps. Fiez-vous aux rêves, car en eux est cachée la porte de l’éternité. Votre peur de la mort n’est que le frisson du berger lorsqu’il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l’honorer. Le berger ne se réjouit-il pas sous son tremblement, de ce qu’il portera l’insigne du roi ? Pourtant n’est-il pas plus conscient de son tremblement ? Car qu’est-ce que mourir sinon se tenir nu dans le vent et se fondre dans le soleil ? Et qu’est-ce que cesser de respirer, sinon libérer le souffle de ses marées inquiètes, pour qu’il puisse s’élever et se dilater et rechercher Dieu sans entraves ? C’est seulement lorsque vous boirez à la rivière du silence que vous chanterez vraiment. Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez enfin à monter. Et lorsque la terre réclamera vos membres, alors vous danserez vraiment.