Cet après-midi j'ai suivi un enterrement. Pour la deuxième fois, le même enterrement de la même personne. C'était dans un livre. C'est un livre sur la poétesse russe Anna Akhmatova. Le poète et écrivain Christian Bobin partageait cette annecdocte sur le plateau de La Grande Libraire.

Chacun qui a vu disparaître un père ou une mère, un compagnon ou une amante ... le sait.

Vous pouvez mettre en terre un vivant mais vous ne pas mettre en terre ses paroles. Vous ne pouvez pas mettre en terre un cœur. Il y a des choses qui ne sont pas des choses et qu'on ne peut pas mettre en terre.

Pour lui, la poésie est un langage qui permet de traverser; et la mort, et l'indifférence, et les royaumes de l'impuissance.

Voici un extrait vidéo d'une dizaine de minutes qui vous donnera un aperçu de sa pensée inspirante.


La vie a deux visages : un émerveillant et un terrible

"Nous sommes sans arrêt confrontés à des séparations. La vie a une main qui plonge dans notre corps, se saisit du cœur et l’enlève. Pas une fois, mais de nombreuses fois. En échange, la vie nous donne de l’or. Seulement, nous payons cet or à un prix fou puisque nous en avons, à chaque fois, le cœur arraché vivant…

Chaque séparation nous donne une vue de plus en plus ample et éblouie de la vie. Les arrachements nous lavent. Tout se passe, dans cette vie, comme s’il nous fallait avaler l’océan. Comme si périodiquement nous étions remis à neuf par ce qui nous rappelle de ne pas nous installer, de ne pas nous habituer. La vie a deux visages : un émerveillant et un terrible. Quand vous avez vu le visage terrible, le visage émerveillant se tourne vers vous comme un soleil.

Il reste d’une personne aimée une matière très subtile, immatérielle qu’on nommait avant, faute de mieux, sa présence. Une note unique dont vous ne retrouverez jamais l’équivalent dans le monde.

Une note cristalline, quelque chose qui vous donnait de la joie à penser à cette personne, à la voir venir vers vous. Comme la pépite d’or trouvée au fond du tamis, ce qui reste d’une personne est éclatant. Inaltérable désormais. Alors qu’avant votre vue pouvait s’obscurcir pour des tas de raisons, toujours mauvaises (hostilités, rancœurs, etc.), là, vous reconnaissez le plus profond et le meilleur de la personne. Toutes ces choses impondérables qui rôdent dans l’éclat d’un regard, passent par un rire, par des gestes, qui faisaient que la personne était unique, reviennent à vous par la pensée.

Mon père, mort il y a maintenant 13 ans, n’arrête pas de grandir, de prendre de plus en plus de place dans ma vie.

Cette croissance des gens après leur mort est très étrange. Comme si la vie ne finissait pas, comme si elle était un livre dont aucun lecteur ne pourra jamais dire : « Ça y est, je l’ai lu. »

La vision de mon père change avec le temps, tout comme moi-même je change.

Ceux qui ont disparu mêlent leur visage au nôtre. Nous sommes étroitement liés, souterrainement, dans une métamorphose incessante. C’est pourquoi il est impossible de définir aussi bien la vie que la mort. On ne peut que parler d’une sorte de flux qui sans arrêt se transforme, s’assombrit puis s’éclaire de façon toujours surprenante. La mort a beaucoup de vertus, notamment celle du réveil. Elle nous ramène à l’essentiel, vers ce à quoi nous tenons vraiment."

Entretien avec Christian Bobin extrait du numéro spécial de La Vie : "Vivre le deuil" Janvier 2019.


L'œuvre du poète et écrivain Christian Bobin compte plus de 60 publications parmi lesquelles : La nuit du cœur, La folle allure, Les ruines du ciel, Une petite robe en fête, La plus que vive ...

Il reçoit le Prix d'Académie 2016 pour l'ensemble de son œuvre.