Crédit photo : Sylvère Petit

Vinciane Despret, philosophe du vivant, psychologue et professeur à l’université, nous invite à penser à la manière si particulière dont nous autres vivants apprenons à composer avec nos défunts pour développer notre force de vivre.

Cultiver le souvenir

Comment appréhendez-vous l’expression “travail du deuil” souvent sujette à débats ?
Perdre un être cher est une expérience véritablement transformatrice selon la singularité du lien qui nous unissait au défunt.
Celui ou celle que l’on perd ne sera jamais substituable.
Cette aventure de la perte va nous modifier en profondeur. Libre à chacun de considérer que le deuil n’est pas un “travail” à effectuer si cette charge est trop lourde à porter.Toujours est-il que l’expérience du décès va nous travailler de l’intérieur.
Ma position à l’égard d’un supposé “travail du deuil” rejoint celle du psychanalyste Jean Allouch qui s’attache à suivre sans jugement la manière dont les gens vivent l’épreuve de la perte. Il refuse que leur soit imposé ce que j’appellerais “une domestication des psychés”, c’est-à-dire l’injonction à vivre leur deuil selon les attentes de la société.

Ce qui est important, à mon avis, c’est d’être curieux vis-à-vis de ce qui se met en place dans cette période douloureuse. S’étonner de la personne que l’on est en train de devenir.
Cette curiosité a d’après moi une dimension très curative et fortifiante.

Pourquoi l’acte de commémoration est-il aussi important ? Comment, selon vous, le fait de rendre hommage l’illustre-t-il ?

Les espaces inmemori me semblent exemplaires de ce qu’est une cérémonie d’hommage. Pourquoi exemplaires ? Parce qu’ils permettent de mettre en place les hommages sur le long terme et d’exprimer quantité de choses à propos de la vie qu’a vécue le défunt. Pour exemple, chacun vient avec une histoire, une anecdote de Mamie Simone. Chacune de ces Mamie Simone : Mamie Simone en camping dans les années 1940, Mamie Simone en maillot très belle jeune femme aimant vivre, Mamie Simone avec ses petits-enfants… est amené par quelqu’un de différent.
Le travail de Magali Molinié m’a éclairée sur le sens de ces hommages comme étant des rituels sociaux qui viennent ressouder le collectif fragilisé des vivants.
Ce qui est si beau sur les espaces inmemori, c’est que le défunt est l’acteur central de l’espace dans toutes les configurations que sa vie a pu prendre. L’entourage vient d’abord témoigner en proposant un morceau de vie de la personne telle qu’il l’a connue. Chacun des proches repart ensuite continuer sa vie avec une dimension du défunt qui s’ajoute à la dimension que lui-même connaissait. L’entièreté de la personnalité du défunt va alors rayonner.

Faire acte de mémoire permettrait-il de vivre plus intensément ?

Traverser l’épreuve de la perte en restant vivant est un défi.
Grâce à l’hommage collectif, celles et ceux qui ont connu le défunt vont repartir avec un personnage de leur proche décédé bien plus consistant.

Ainsi enrichis, ils vont dès lors pouvoir vivre la suite de leur vie.
La mémoire n’a rien, d’après moi, d’un héritage passif. Faire acte de mémoire est une activité ; les espaces inmemori autant que les cérémonies d’hommage permettent à chacun de se remettre en activité pour reconstituer rapidement un lien très fort et très solide avec le disparu.

Reconnaître la vie vécue

Au moment du choc de la disparition, les très proches se retrouvent fragilisés. Dans votre livre “Au bonheur des morts”[1], vous parlez de l’enjeu de “réactiver la vie”.
Tous les processus d’accompagnement de décès bien pensés, sont des processus qui réinjectent de l’énergie de vie dans un processus qui porte la mort.

La bonne relation avec le défunt ne peut être garantie et le deuil pleinement effectué qu’en réalisant que la vie de celui qui est parti a été bien accomplie et ce peu importe l’âge de la personne défunte.

Le défunt peut insuffler, dites-vous, un surplus de vie dans l'existence des vivants. Quelles en sont vos observations ? Réinsuffler la vie relèverait-il donc d’un acte proprement thérapeutique ?

Tout à fait. Je pense qu’il y a une dimension proprement soignante au sens large, c’est-à-dire que l’on renoue ici avec les intuitions des thérapeutes traditionnels. Ce qui m’apparaît nécessaire, c’est de sortir du débat entre le fait de croire ou de ne pas croire que les défunts sont réellement actifs dans la vie des vivants.
Si je tiens donc à préciser que je reste agnostique sur ces sujets, mon terrain d’enquête m’a conduite auprès des médiums.
Lors d’une séance collective, une médium interpelle un homme dans la salle : “Il y a ta femme qui est là. Je sens sa présence. Et elle n’est pas contente ; elle dit que tu te complais dans le chagrin et elle se sent coupable d’être morte, alors que ce n’était pas sa faute.” Il rétorque à l’intention de son épouse défunte : “Comment ça, je me complais dans le chagrin ?! C’est un peu fort !” La médium aide ce monsieur à reprendre pied dans la vie en lui permettant de continuer le conflit bon enfant avec son épouse.

Le rêve quant à lui a aussi la capacité de créer une mise en scène restauratrice et thérapeutique qui peut permettre de renouer avec la vie.
Je me remémore avec émotion la nuit où j’ai rêvé que je rencontrai ma petite sœur décédée qui me grondait sévèrement d’avoir du chagrin. Un mécanisme réparateur s’est peut-être mis en place pour me faire renouer avec la joie ; il s’agirait d’une de “ces belles petites combines du désir” pour reprendre les mots que Jane Birkin a prononcés sur le sujet lors d’un colloque auquel nous participions ensemble.

Pour moi, un acte pleinement thérapeutique consiste simplement à réactiver de l’activité là où la passivité s’était installée, à réactiver de la vie là où elle s’étiole.

En cela, je pense que l’initiative d’inmemori est extrêmement intéressante, parce qu’elle permet de lutter contre la solitude du deuil, notamment en partageant le chagrin de la perte. Les espaces inmemori sont exemplaires de la juste manière de s’adresser à un défunt, de continuer à lui dire “tu”, de garder sa mémoire vivante.
Les vivants continuent de s’adresser à leurs défunts pour les faire exister, à penser que, parce qu’ils ont été, ils seront toujours là. Il n’y a jamais de disparition totale d’un défunt, car sa vie a été vécue.


  1. Vinciane Despret est philosophe, chercheuse au département de philosophie de l'université de Liège. Elle est notamment l'auteur de Au bonheur des morts (La Découverte, 2017) Prix des Rencontres philosophiques de Monaco 2016 et Prix de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique 2019 ↩︎