Cette semaine, nous avons rencontré Nathalie. Elle nous raconte le décès brutal de son frère. Brice a été tué le 3 octobre 2019 à la Préfecture de police de Paris où il travaillait. Depuis la sidération de l’annonce de son décès à aujourd’hui, 18 mois plus tard, Nathalie se confie sur la traversée des étapes de son deuil.


Nathalie aime le côté solaire de son petit frère et ne s’est pas rendue compte avant sa mort, combien ils étaient nombreux celles et ceux à être touchés par l'éclat de son être lumineux. Brice avait 38 ans. Il croquait la vie et ne laissait pas les gens indifférents. Nathalie a découvert des facettes de sa personnalité rayonnante grâce aux témoignages reçus après sa mort. Raconter lui permet de mettre en mots les multiples émotions vécues depuis sa mort et parler de Brice est une manière essentielle de lui donner place dans nos cœurs de vivants.

La sidération après un décès brutal

La mort de Brice est violente à tous les niveaux. Au moment où j’apprends son décès, un gouffre vertigineux s’ouvre sous mes pieds. Je bascule. Cet instant de bascule est violent et va me hanter pendant des mois : l’onde de choc d’une mort brutale est bouleversante. Et comme souvent après un choc, il y a un traumatisme que l’on éprouve longtemps. Le premier qui m’annonce son décès est son supérieur hiérarchique, ami et mentor. Il répond avec courage sur le téléphone de Brice suite à l’insistance de mes appels. Je suis la première des proches à apprendre la mort de Brice. Et c’est donc à moi, la grande sœur, qu’il revient d’annoncer son décès : à son compagnon, à notre famille, à ses amis. Rien ne nous prépare à cela. J’essaie juste, en mettant de côté mes propres émotions, d’être la plus douce, la plus claire possible et d'amoindrir un peu la violence du choc. J’appelle ma sœur pour lui donner rendez-vous, je ne lui dis rien par téléphone. Je m’assure que le compagnon de Brice soit accompagné. Je demande à mon mari d’arrêter sa voiture avant de lui parler et à mes enfants de rentrer à la maison. Ma meilleure amie me rejoint avec son soutien indéfectible. Bien-sûr, l’annonce de la mort de Brice n’en est pas moins brutale. Je sais que je passe un de ces "coups de fil" qui transforment le cours d’une vie. Brice travaille à la Préfecture de police de Paris dans un des services les plus secrets et les plus protégés de l’Etat. Un peu plus tard dans l’après-midi, un supérieur de Brice m’appelle pour confirmer officiellement son décès. Je ne peux pas encore le réaliser mais je vais vite constater le côté "officiel" de sa mort. Cet homme me demande de venir dès que possible à Paris. J’habite dans le sud-ouest de la France, loin de Paris, loin de Brice. J’essaie de me concentrer pour organiser notre départ à ma sœur et moi. Un de mes premiers réflexes est de réunir des photos de Brice. Hors de question que je parte sans son visage, sans son sourire, sans ces images qui racontent qui il est.

D’ailleurs, comment pouvait-il “être” ce matin et ne plus “être” ce soir-là ? Je suis en état de sidération, dans un déni, où j’espère encore au fond de moi : ils se sont trompés.

L’information de sa mort procure un si grand vertige, qu’elle est difficilement appréhendée par mon cerveau et mon cœur. Ma soeur et moi passons les heures de la nuit à regarder ces photos, à rire, à pleurer, à être parfois happées par des torrents de larmes, serrées l’une contre l’autre, comme des naufragés.
Heureusement, à notre arrivée à Paris le lendemain, une association d’aide aux victimes vient nous réceptionner à l’aéroport. Notre frère parisien les a contactés pour nous épauler. Quel soulagement d’être prises en charge. À ce moment-là, je suis dans un tel tsunami intérieur, que toute marque de considération agit comme un pansement sur ma plaie. Nous sommes accueillies à la Préfecture de police par le patron et ami de Brice, il est bouleversé. C’est l’hébétement général. Il nous propose de rencontrer une cellule psychologique du samu social. Moi, je n’ai pas du tout envie de parler, j’ai envie que l’on me parle, que l’on réponde aux questions qui me hantent. Je veux savoir où est Brice. Nous sommes ensuite installés dans un bureau de la Préfecture et des dizaines de personnes viennent nous voir : les supérieurs de Brice, ses collègues, le service des ressources humaines, la grande patronne de la maison. Je dois saluer tous ces gens eux-mêmes bouleversés, qui ont su nous témoigner leur soutien sincère, leur affection et prendre le temps qu’il fallait pour rester près de nous, quel que soit leur grade à la Préfecture.

Vivre son chagrin intime au cœur de l'hommage national

Dans la journée, nous apprenons que Brice est officiellement victime d’un attentat terroriste : cela signifie que le parquet est saisi et une enquête est ouverte. Nous sommes dépossédés du semblant de normalité. Brice est insaisissable. Sa mort ne nous appartient pas. Voir son corps est un parcours du combattant. Il repose à l’Institut médico-légal de Paris et nous devons faire une demande officielle pour aller le voir. La femme qui nous reçoit à l’IML est extraordinaire. Elle plonge ses yeux dans les nôtres, nous explique exactement comment ça va se passer : “Le corps de Brice est couvert d’un drap blanc et son visage ne porte pas le masque de la souffrance, il est beau. Vous pourrez le voir deux minutes derrière une vitre”. Ses paroles sincères et cadrantes, son regard soutenant me font du bien. À nouveau, ma sœur, le compagnon de Brice et moi, sommes des naufragés, ballotés par le drame, serrés les uns contre les autres. Brice est mort, c’est bien lui. Je suis saisie quelques secondes par cette idée vertigineuse, avant qu’elle ne s’échappe à nouveau, comme pour me protéger. Je peux revoir le corps de mon frère une seconde fois à l’Institut. Le voir mort est une étape essentielle pour accepter sa mort et avancer sur mon propre chemin de vie. Je grave cet instant dans ma mémoire. La troisième visite, ses collègues de la Préfecture nous demandent la permission de le voir. Je suis touchée par leur démarche. Nous sommes nombreux à partager de la peine et du chagrin. Il est parfois difficile de faire de la place aux autres, mais je le comprends. Moi je perds mon petit frère, d’autres perdent un amour, un ami, un confident, un collègue, une présence quotidienne. Je réalise en rencontrant au fil des jours les femmes et les hommes de la vie de Brice, qu’il laisse derrière lui beaucoup d’amour. Mon fils me suggère de mettre un mot sur les réseaux sociaux pour prévenir et annoncer sa mort et la date de son enterrement.
J’aurais tellement apprécié avoir un support numérique comme inmemori pour réunir les témoignages. La puissance des réseaux opère néanmoins et nous recevons des centaines de messages poignants, certains connaissent Brice et le racontent, d’autres saluent sa mémoire.
Je suis une simple citoyenne et ma vie basculée ressemble à un film. Nous logeons dans un hôtel confidentiel à l’abri des journalistes. Nous sommes escortés par des motards pour nos moindres déplacements.

J’ai un chagrin immense lié à mon lien de sœur avec Brice et je me retrouve face au ministre de l’Intérieur qui m’apporte son sincère soutien et me donne son numéro de portable personnel. Mon téléphone sonne toute la journée car un hommage national est en train d’être organisé.

Rien n’appartient à ma vie de d’habitude. Ce tourbillon de considérations, je le dis avec du recul, est aussi épuisant que soutenant. Je me retrouve dans des lieux magnifiques et inaccessibles, comme la Place Beauvau ou la cour d’honneur des Invalides, entourée d’inconnus, d’officiels et des familles des quatre victimes de l’attentat. Lors de l’hommage national le mardi, le Président de la République, yeux dans les yeux, main dans la main, nous assure de son soutien, “Je suis là”. Et ce n’est pas rien. Il est essentiel même ce soutien pour moi, car je sais que ces femmes et ces hommes, même s’ils ne sont pas touchés intimement par la mort de Brice, ne se défilent pas et font face à leurs responsabilités. J’accueille leur compassion et leur émotion qui sont sincères. Nous organisons, une fois de plus grâce au soutien précieux de notre frère, une cérémonie à Paris, le jeudi, à l’église Sainte-Marie des Batignolles. Je suis impressionnée par cette foule venue célébrer et pleurer mon petit frère. Les gens disent : “Nous éprouvons une immense peine et nous avons besoin d’être ensemble pour la partager”. Nous sommes des centaines à être unis par l’abîme que laisse la mort de Brice dans nos vies. Ça me fait du bien de partager ce chagrin, de sentir que je ne suis pas seule à éprouver déjà son absence. Oui, cela a été extraordinaire pour moi de sentir tout cet amour et d’écouter Brice raconté et aimé par ses proches. Ils sont si nombreux à avoir évoqué son sourire, cette force de vie qui émanait de lui et l’amour qu’il donnait aux autres. Mon petit frère est exceptionnel, je suis fière de lui.

Laisser vivre le souvenir des morts pour consoler les vivants

Au fur et à mesure des jours qui passent, le nombre de personnes qui gravitent autour de nous se réduit. De retour au Bays-Basque, une nouvelle cérémonie est organisée pour Brice, l’enfant du pays. Cette fois plus intime. J’ose prendre la parole et mettre en mots mon frère solaire, ce que j’aime de lui et tout ce qu’il a apporté et ce qu’il continue d’apporter à ma vie. Puis c’est le grand vide. Je passe d’une parole échangée yeux dans les yeux avec le Président de la République à ma solitude chagrinée et la paperasse à remplir. Je fais face cette fois de manière administrative à la mort “anormale” de Brice. De toute façon, rien n’est normal dans la mort de Brice. Le cadre de sa mort a été officiel et du jour au lendemain, ce n'est pas facile de faire sans ce cadre officiel. Même si j’ose appeler celles et ceux qui nous ont invité à le faire.

Je me raccroche pendant des mois à tous ceux qui sont liés à Brice. Je crois d’ailleurs me sentir soutenue car j’ai donné “l’autorisation” aux gens de me soutenir.

Et c’est quelque chose que je conseillerai aujourd’hui : oser recevoir les marques d’affection, ouvrir ses bras, saisir les regards, inviter les uns et les autres à parler du lien qui les unit à la personne décédée. Tout cela est d’une puissance incroyable pour être consolé. Je me sens gâtée d’avoir eu ces personnes autour de moi qui ont osé nous approcher, nous regarder dans les yeux. Le drame peut désunir. Mais il peut aussi réunir et créer de belles relations. Dans ma solitude, je relis aussi les témoignages et les courriers arrivés avec les fleurs. J’aime entendre vivre mon frère à travers les mots des autres et les liens qu’il a créés dans sa vie.
Il est difficile de reprendre la vie “l’air de rien” après un drame. Je ne sais pas toujours quoi faire de ma colère. Je suis parfois agacée par les autres qui, par pudeur ou lassés de ressasser, font comme si de rien n’était. Je me sens partagée entre passer à autre chose et repenser les jours si forts qui ont entouré la mort de Brice. Pendant des mois, je traîne une fatigue physique et morale. Jusqu’au confinement du printemps 2020 : le monde ralentit sa course effrénée et moi, je dors pendant trois semaines. Mon contrecoup. Je prends conscience d’être en état de choc post-traumatique. Alors, je m'écoute davantage, je considère mon état. J’ai essayé de soutenir mes enfants, ma famille et je me suis un peu oubliée. Et lorsque l’on s’oublie, on s’épuise. Je vis avec une nouvelle idée : la mort de Brice doit prendre sens. J’ai besoin qu’elle serve à quelque chose pour lutter contre mes sentiments de colère et d’injustice. Le premier anniversaire de sa mort arrive comme un soulagement. J’ai tellement peur qu’on l’oublie. Nous nous réunissons à nouveau en grandes pompes pour célébrer Brice, pour lui rendre officiellement hommage. Cette fois, dans la cour d’honneur de la Préfecture de police, je prends le temps d’observer les lieux et les visages qui m’entourent. Je puise dans ce cérémonial et la communion des gens réunis un grand réconfort. Brice est notre lien. Et sa mort invite chacun de nous, à ouvrir nos cœurs, à mettre des mots sur notre peine. Nous sommes seuls mais nous sommes ensemble, le grand paradoxe heureux de la vie !

La mort dans ma vie

Depuis la mort brutale de Brice, je fais de la place à l’instant présent. J’essaie de profiter de chaque instant qui m’est donné et de partager le temps présent, même dans le quotidien le plus banal.
J’essaie de ne plus dire “je te rappelle demain” et de prendre le temps de parler si je décroche. J’essaie de convertir tant bien que mal le non-sens et l’injustice de la mort. Bien-sûr il y a des jours où tout est difficile et je préfère me recroqueviller dans mon chagrin. Cela aussi, j’ai appris à l’accepter. Je crois que Brice, par sa mort, m’apprend à m’écouter et à rejoindre l’autre, quel que soit son état, dans la peine comme dans la joie.

Vivre un deuil, c’est chavirer puis réaliser que l'instinct de survie, c’est nager. Ce qui m’aide, c’est de ne pas me sentir seule à vivre sans Brice.

Je sais que d’autres éprouvent ce même sentiment. Je suis portée par mes souvenirs et aussi par l’unité autour de Brice. J’aimerais créer un espace comme ceux que vous proposez pour rassembler les hommages et laisser à chacun la liberté d’exprimer son émotion, au moment où il en a besoin. À l’unanimité, le sourire de Brice est merveilleux, cela je ne crains plus de l’oublier.

Merci à Nathalie M. pour ces précieuses confidences.

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