Les conséquences du décès d’un parent pour un enfant sont majeures. D’abord sur la construction de soi, de ses relations à autrui et dans son rapport au monde en général tout au long de sa vie adulte. Martin Julier-Costes, socio-anthropologue, revient sur la définition d’orphelin et nous apporte un éclairage sur le parcours de ces jeunes confrontés précocement à la mort.

D’une certaine manière, tous et toutes sont en lutte avec la vie, avec leur vie.

Dans les premiers temps, les orphelins [1] tentent de contenir les effets dévastateurs du décès sur leur vie d’enfants ou de jeunes adultes et de maintenir la tête hors de l’eau. Malgré la persistance et les retours toujours possibles du trouble, ils font en sorte de continuer à « avancer » et de « faire quelque chose » de cet événement biographique.
Devenus adultes, ils parviennent à trouver un équilibre mais il est ressenti comme précaire, comme s’ils étaient constamment sur la brèche. Effectivement, des événements de vie impliquant un changement (union, séparation, naissance, réussite ou échec professionnel), le fait d’atteindre l’âge du parent décédé ou encore que son propre enfant atteigne l’âge que l’on avait soi-même au décès de son parent, peuvent les faire replonger dans l'état de souffrance ressenti dans l'enfance.
Lors d’une étude financée par la fondation OCIRP, des orphelins devenus adultes ont identifié ensemble des besoins a posteriori par rapport à ce qui avait pu leur manquer.
Trois sont cités de manière récurrente :

Se sentir partie prenante des funérailles

Dans des moments où justement tout semble leur échapper comme celui qui entoure l’annonce du décès et les funérailles, inclure l'orphelin est essentiel. Beaucoup décrivent les obsèques comme s’ils avaient été des observateurs, voire des « étrangers ». D’autres auraient aimé des explications sur leur déroulement ou auraient souhaité voir le parent défunt.

Lors des funérailles, à l’école ou ailleurs, on a décidé pour eux, on n’a pas pris le temps d’expliquer, de demander et de réfléchir avec eux à ce qu’ils souhaitaient ou pouvaient faire.

Mais alors comment bien faire ? Comment signifier sa considération sans trop en faire ? À nouveau, associer l’enfant, quel que soit son âge, et considérer qu’il est capable de prendre part aux décisions qui le concernent.

Se sentir “encore normal” : un besoin identifiable mais ambiguë

Par exemple, il est notamment essentiel pour eux de pouvoir être invisibles parmi les élèves, d’être un élève comme les autres et de ne pas être constamment renvoyé à son identité d’orphelin, tout en bénéficiant à certains moments d’une attention (un regard, un geste, une phrase) ou d’un petit coup de pouce. Les jeunes orphelins interrogés par Martin Julier-Costes considèrent que « c’est pas normal de perdre ses parents jeunes » et expriment en retour le besoin paradoxal de retrouver un semblant de normalité avec l’école, les amis, comme dans leurs loisirs, ce qui leur permet aussi d’avancer. L’enjeu n’étant pas d’oublier le décès et ses conséquences, mais bien de pouvoir les affronter et les surmonter à la maison et/ou quand ils sont seuls.

Le regard de ceux qui s’apitoient

Un troisième besoin est relatif au regard des autres, qui ne doit surtout pas être misérabiliste :

« j’aime pas que les gens s’apitoient en fait sur moi [...] ça m’énerve», disent beaucoup d’entre eux.

La pitié est également perçue à travers le langage car être nommé orphelin renvoie pour beaucoup à une image repoussoir, comme si ce terme enfermait la personne et sa biographie dans un abime de malheur et de pitié sans fond, ni fin. Ce regard porté sur les enfants est très subtil et dépend souvent des petites et grandes attentions qui leurs sont témoignées.

Transformer cet événement destructeur en un élément fondateur : l’épreuve de toute une vie

Pour Karine, être orpheline « n’est pas une chance mais une force pour la vie ».
Ce qui fait soutien pour les uns peut être un frein, voire une entrave, pour les autres.

Savoir qu’il est possible d’en parler, avoir des espaces et des personnes à qui se confier est utile, mais les orphelins n’ont pas toujours besoin de partager cette parole avec un thérapeute, ni avec leur plus proche parent ou amis.

Pour l’entourage et les professionnels, cette ambivalence, qui fait écho à la complexité du deuil en général et en particulier celui-ci, est souvent la plus déroutante.
Il n’y a pas de recette. Les proches (parents, amis, élèves, professionnels) sont soutenants par leur simple présence et leurs actes tout au long de la vie de l’orphelin.
Participer ou non aux funérailles, se recueillir ou pas auprès du parent défunt, retourner tout de suite à l’école ou faire une année blanche, sont autant de manières de “faire avec” l’événement et ses conséquences, comme on peut.
Toutefois, ce qui peut apparaître soutenant de prime abord peut être étouffant, rejeté et vécu comme une injonction insupportable à une période donnée. À une autre période par contre, consulter un thérapeute, reproduire un temps rituel, parler avec les proches pourra être un soutien majeur.

Pour l’entourage, il apparaît fondamental de jouer le jeu de la normalité, associer pleinement les orphelins dans les décisions qui les concernent tout au long de leur trajectoire sans les regarder avec pitié. Les jeunes endeuillés sont des personnes normales et exceptionnelles à la fois, et surtout : la vie continue pour eux aussi !


  1. Selon l’Institut National d’Études Démographiques (INED), est orpheline toute personne ayant vécu le décès d’un parent ou des deux avant l’âge de 25 ans. En 2015, on estime qu’il s’agit d’environ 610000 jeunes concerné.e.s, dont 250000 mineurs. Trois orphelins sur quatre sont des orphelins de père, un sur quatre sont orphelin de mère et un orphelin sur 100 est concerné par le décès des deux parents. ↩︎