Quand un de nos proches vit une perte douloureuse, on ne sait parfois pas comment réagir. Prendre de ses nouvelles et lui permettre d’exprimer son vécu peut vraiment l’aider à mieux appréhender les étapes du deuil. Mais comment s'y prendre ? Conseils concrets basés sur l’expertise du Dr. Christophe Fauré.

Aider l’autre à mieux traverser le deuil en abordant ce sujet tabou

Le deuil est un processus naturel qui fait partie de la vie. Nous avons tous affaire à lui un jour ou l’autre. Pourtant, chaque deuil est unique. Qu’on ait connu ou non cette expérience, il est souvent difficile de se projeter, de se mettre à la place de la personne endeuillée. Et c’est encore plus délicat de savoir comment réagir pour l’aider. Pourquoi ? Les freins sont nombreux, notamment en ce qui concerne la prise de nouvelles.

On peut avoir l’impression de “remuer le couteau dans la plaie”, de faire souffrir l’autre en le poussant à se souvenir d’événements qui portent une charge tragique. On a peur de faire pleurer cette personne qu’on voudrait plutôt consoler, réconforter. On a peut-être aussi le sentiment qu’il est “déplacé” de demander des nouvelles, quand la réponse est aussi évidente : ça va mal. On pense aussi peut-être qu’il est malsain de faire perdurer une illusion en alimentant le souvenir du défunt. Et sur la durée, on peut avoir peur de revenir aux nouvelles avec la même question, pour inexorablement obtenir la même réponse : ça va encore mal. Toujours mal. Finalement, cette question nous renvoie à notre impuissance devant la douleur de notre proche.

Les gens pensent que prononcer le prénom de la personne disparue va remuer le couteau dans la plaie alors que l’endeuillé ne pense qu’à son proche. C’est de ne pas le mentionner qui lui fait plus de mal.
Christophe Fauré

Trois questions pour guider la prise de nouvelles

Pourtant, prendre des nouvelles d'une personne en deuil est une façon de l’aider à traverser le processus de deuil. C’est ce qu’explique Christophe Fauré, psychiatre et psychothérapeute spécialisé dans l'accompagnement des ruptures de vie, dans sa conférence “Vivre le deuil au jour le jour”.


Cette prise de nouvelle est tout sauf une douleur inutile ou une complaisance malsaine dans des souvenirs pénibles. Elle est cruciale, car elle aide le travail de deuil à s’accomplir, quelle que soit la phase de deuil traversée. Cela donne quelque chose d’utile, de tangible à faire. Les larmes qui viennent dans ce contexte sont libératrices, car elles aident à réduire la charge émotionnelle douloureuse autour de cette perte, et à prendre soin de la blessure. Ainsi, pour prendre des nouvelles d’une personne en deuil, Christophe Fauré liste trois questions à poser à n’importe quel stade du processus de deuil. Nous allons les aborder ensemble.

Permettre à l’autre de parler de la relation perdue

Qui as-tu perdu ? La première question tourne autour de la relation. La perte d’un être cher n’est pas n’importe quelle perte. Qui était le défunt par rapport à votre proche ? Comment s’en souvient-il ? Explorer la relation au défunt, c’est s’introduire dans ce qu’elle avait d’unique. Au-delà du strict lien de parenté, c’est surtout du rapport entre deux êtres dont il est question.

C’est l’occasion de laisser s’exprimer la profondeur ou la fragilité de ce lien, son degré d’intensité, la nature précise des connexions. Réexplorer les zones de lumière et d’ombre de la relation peut aider à faire le travail de deuil. Cartographier le territoire de la complicité revient à sonder son cœur, à interroger les souvenirs, à revoir les photos, à se rappeler les anecdotes. Offrir de l’écoute active et du temps, parler du défunt, être un interlocuteur de choix pour recevoir ce portrait qu’on fait revivre, permet notamment de consoler la solitude du deuil.

Vous ne réveillerez pas ma souffrance, elle ne dort jamais. Elle est toujours là, au fond de moi. Pas un instant je n'oublie Thaïs. Mais elle n'est pas que douleur. Au contraire. Elle m'évoque beaucoup de joie. Alors, ne la laissez pas sombrer dans le silence. Parlez-moi d'elle. Non pas pour qu'elle continue à exister mais parce que je continue à l'aimer.
Anne-Dauphine Julliand, "Consolation" (extrait)

Selon Christophe Fauré, ce besoin est très vif dans les premières années après le décès. Il correspond à une phase de recherche, pendant laquelle l’endeuillé cherche à entretenir la relation avec la personne qu’il vient de perdre. En effet, il n’y a rien de pathologique à emplir son quotidien de dizaines de photos du disparu, de garder ses vêtements, ou de refuser d’annuler son abonnement téléphonique. Rien d’inquiétant non plus dans le fait d’écouter à répétition son annonce de messagerie, ou de lui envoyer des SMS. Au contraire, cela fait partie du processus, et c’est totalement normal.

Permettre à l’autre de rester en lien avec les sensations qu’il a besoin de revivre, de parler du défunt, de dire son prénom pour honorer la mémoire de cette relation chère est une aide précieuse.

Aider l’autre à formuler le récit de sa perte

Que s’est-il passé ? Raconte-moi. La deuxième question tourne autour des circonstances du décès. Apprendre le décès d’un être cher est souvent une nouvelle bouleversante, voire violente. Votre proche l’a peut-être reçue de façon inattendue et subie. Il se retrouve alors en état de choc émotionnel. Lorsque vous lui demandez de raconter ce qui s’est passé avant, pendant, et après le décès, vous lui permettez de construire sa version de l’histoire, d’appréhender cet événement, et de donner du sens, petit à petit, à ce qui est arrivé. Ce sont peut-être les dernières discussions avec la personne aujourd’hui défunte, l’arrivée des pompiers, l’hôpital, sûrement les sensations éprouvées à ce moment, jusqu’aux émotions ressenties tout au long du deuil.

Un retour régulier aux circonstances détaillées à travers cette question « Que s’est-il passé ? », est un besoin fondamental du travail de deuil.

Ces moments forts entourent le moment du décès et le travail de deuil. Les digérer prend du temps. Aider une personne en deuil revient dans ce cas à être la personne qui recevra cette histoire, une histoire qui se construit en la racontant et en la répétant. La meilleure façon de le faire est de laisser l’autre suivre le fil de sa pensée sans l’interrompre, et en respectant ses temps de silence. Vous pouvez inviter l’endeuillé à réaliser cette démarche en discutant avec lui ou par écrit. Le plus souvent inconscient, l’exercice de formuler et reformuler le récit de cette perte est un réel besoin. Plus l'endeuillé y revient dans les premiers temps, et plus ce besoin s'apaise.

Prendre des nouvelles de la personne endeuillée

Où en es-tu aujourd'hui ? Cette troisième question est la véritable prise de nouvelles de la personne vivant un deuil. Il est important de la poser à chacune des étapes du deuil.

On ne peut pas être le seul témoin de sa souffrance. Un des premiers critères du cheminement harmonieux du processus de deuil, c’est d’avoir un minimum de personnes autour de soi qui soient témoins de cette souffrance. Il est donc primordial de veiller à ce que l’endeuillé se mette en lien avec autrui.

Dans la conférence que nous avons citée, Christophe Fauré précise enfin qu’il est important de veiller à couvrir l’ensemble des besoins de la personne endeuillée, qui se situent à plusieurs niveaux :

  • Physiquement, le corps porte le deuil. Outre la baisse des défenses immunitaires et une fragilisation de la santé, c’est un épuisement global que vivent les endeuillés. Demander comment la personne dort, comment elle s’alimente, l’encourager à pratiquer une activité physique même modérée, à prendre soin d’elle, est aidant pour le vécu du deuil.
  • Émotionnellement, c’est un tsunami qui déferle sur la personne qui subit un deuil. Peur, culpabilité, colère, soulagement, ambivalence, tristesse... Certaines personnes auront besoin de parler, d’autres moins. Vous pouvez alors vous assurer que l'endeuillé a assez d’occasions, de moyens, de supports, pour exprimer ses émotions.
  • Socialement, la perception subjective d'un réseau d'alliés est capitale dans le vécu du deuil. Concrètement, assurez-vous que la personne frappée par un deuil ait bien autour d’elle 3 ou 4 personnes minimum pour partager sa peine et l’entourer, ne serait-ce que par leur simple présence. En cas d’isolement social avéré, l’aide des associations d’accompagnement et de suivi de deuil sera utile.
  • Financièrement, le décès d’un proche dont les revenus assuraient le confort matériel d’une ou plusieurs autres personnes peut bouleverser un mode de vie. Demander des nouvelles de leur santé financière peut permettre de donner l’alerte sur des situations délicates à venir.
  • Et enfin spirituellement, le recours à la spiritualité est un axe essentiel dans le vécu du deuil. On peut lui demander si elle trouve du réconfort dans sa tradition, qu'elle soit religieuse ou non. Comment elle avance sur son chemin spirituel ou philosophique.