À l’heure où il n’a jamais été aussi facile de prendre une photo, les rituels du deuil révèlent l’importance du rôle de l’image. Autant pour témoigner de notre lien affectif individuel au défunt que pour constituer une mémoire identitaire du disparu. Nous vous livrons notre analyse.

L’importance de l’image pour faire son deuil aujourd’hui

Grâce aux appareils numériques et aux smartphones, nous prenons aujourd’hui 20 fois plus de photos qu’il y a 20 ans. En 2020, une étude Keypoint estime que la population mondiale a pris plus de 1.400 milliards de clichés. Un chiffre vertigineux. Ces images quotidiennes de plus en plus nombreuses sont, selon Fiorenza Gamba, socio-anthropologue spécialiste des rituels numériques, autant de traces de passage et d’identité qui impactent les rituels du deuil.

À la différence des images “quotidiennes”, les images du deuil sont celles qui seront rassemblées par des proches de la personne disparue, pour nourrir sa commémoration. À ce moment, l’écriture reste importante, mais l’image prend de plus en plus de place. Cela correspond aussi à une quête de personnalisation des cérémonies et rituels funéraires de plus en plus importante de la part des familles et des proches endeuillés.

La fonction rituelle de l’image dans le processus de deuil

Guy Cordier, pédopsychiatre spécialiste du deuil et bénévole à la Fédération Européenne Vivre Son Deuil, replace l’utilité de la photographie dans les mouvements successifs du processus de deuil : reconnaissance de la mort, remémoration, puis culpabilité. Avoir des images pour nourrir la phase de remémoration permet selon lui d’adoucir celle de la culpabilité.

Tout endeuillé a besoin de se souvenir des moments partagés avec la personne, de regarder des photos, des vidéos. C’est une manière de prolonger sa présence le plus longtemps possible.

Pour Fiorenza Gamba, les images sont “ritualisantes” : elles participent à un ensemble de gestes, de mots, d’actions, qui permettent de se “relier”, de se “recueillir”, ensemble. Elles contribuent donc ici à accomplir le travail de deuil. Comment ? En constituant une mémoire individuelle, collective, et sociale. La personne défunte redevient présente à travers ces images, ce qui va aider ses proches à supporter sa disparition.

Les photographies sont alors le support d’interactions entre les endeuillés qui leur permettent de partager, d’exprimer, de relâcher les émotions. Partager une image peut donc devenir une bonne alternative aux mots, qui peuvent parfois manquer ou sembler dérisoires pour exprimer une douleur si intime, incomparable.

L’image est ainsi un témoignage du lien affectif qu’un proche partageait avec le défunt, mais aussi une trace de l’identité du disparu, vu à travers le regard de ceux qui l’ont aimé.

Elle sert donc autant à partager des ressentis qu'à nourrir le souvenir du défunt.

Représenter la perte par delà les mots

On imagine aisément pourquoi c’est le plus souvent notre relation avec le défunt qui conditionne les premières émotions du deuil. Le décès d’un être cher provoque un choc émotionnel. Un sentiment irréaliste d’absence, alors que tout rappelle la présence de l’autre. Le photographe David Martin raconte les événements qui ont immédiatement suivi la mort de sa mère. Il explique avoir tenu à garder en mémoire ces moments, en prenant des photos qui expriment cette contradiction.

Dans le projet “Loved and Lost” (“Aimé et perdu”), Simon Bray quant à lui révèle somptueusement l’absence de l’autre au sein de la relation. Simon permet à des personnes endeuillées de parler de leur deuil, et de la relation perdue, au cours d’une séance photo singulière. Pour point de départ, il leur demande de choisir une photo prise dans le passé avec leur proche disparu et photographie l’endeuillé(e) seul(e) au même endroit. Le photographe explique qu’il photographie l’absence, pour “reconnaître la perte, célébrer la personne aimée et montrer que le deuil ne prend pas le contrôle de qui ils sont".
Capture-d-e-cran-2021-05-26-a--11.45.50

Si les clichés de David Martin et de Simon Bray sont particulièrement esthétiques, nul besoin d’être photographe professionnel pour utiliser l’image comme vecteur de ses émotions et témoigner de l’influence qu’un de nos proches disparu a eu et continue d’avoir dans nos vies.

Pour Fiorenza Gamba [1], les photos, les diaporamas, ou la vidéo sont des visuels de commémoration chargés de sens, qui permettent de se passer de mots.

Le web devient d’ailleurs selon elle le lieu où les rituels s'accomplissent par la narration du deuil, les récits produits et coproduits par les endeuillés. C’est ce qui se passe sur les espaces d’hommage inmemori, où la famille et amis du défunt rendent de magnifiques hommages en racontant des souvenirs et en partageant des photos :

“Au fil des jours, inmemori a pris forme, a été nourri par des photos, des dessins, des témoignages multiples et à ce jour, c'est un peu un refuge pour y méditer. J'y trouve paix et amour, les larmes coulent et ces larmes permettent de nourrir mon coeur tellement touché par ce drame si subit”.
Une épouse endeuillée.

Il est doux de rappeler ceux que nous aimons et qui sont partis ; les photos retrouvées font chaud au cœur et les sourires chassent ainsi les larmes.

“Les photos et les souvenirs nous font du bien dans ce chagrin. J’ai découvert une photo de mon papa vers l’âge de 3 ans. Il était trop beau. Encore aujourd’hui, malgré mon chagrin je retourne plusieurs mois après sur son espace inmemori voir toutes les photos du lui partagées”.

Rendre hommage à un proche disparu ou transformer l’absence en mémoire

Découvrir une photo de son père tel que l'on ne l'a jamais connu, “rencontrer” à nouveau une personne qui nous est chère, telle est la deuxième fonction de l’image dans le rite de la commémoration d’un défunt. Toujours selon Fiorenza Gamba, les images ont un rôle dans la circulation et la diffusion des souvenirs et la constitution de la mémoire du défunt. Honorer la mémoire d'un proche en partageant ces images permet de le redécouvrir.


  1. Mémoire et immortalité au temps du numérique, Ed. L’Harmattan 2016 ↩︎

Le défunt que chacun vient honorer aura eu plusieurs vies au sein de sa vie : il aura vécu en plusieurs lieux, côtoyé et aimé de nombreuses personnes sur son chemin. Tous ces morceaux choisis forment un puzzle dont chacun des messages déposés est une pièce. De quel puzzle s’agit-il ? Celui d’une vie vécue à qui on rend un dernier hommage.

Finalement, l’image nourrit cette période de deuil en accompagnant la transformation de l’absence en mémoire, et en permettant à la mémoire individuelle et collective d'interagir. Qu’il s’agisse de messages écrits ou d’images, les mémoires numériques sont de véritables objets symboliques du deuil.