"Faire son deuil, c'est transformer nos liens"

"Faire son deuil, c'est transformer nos liens"

Le Dr. Serge Hefez, psychiatre, psychanalyste, accompagne des patients, des couples et des familles, à l’hôpital et dans son cabinet, depuis plus de 30 ans. Il nous dit à quel point les liens restent présents, et survivent aux disparitions.

Que se passe-t-il en nous lorsque nous perdons quelqu’un qui nous est cher ?

Perdre quelqu’un de proche, ce n’est pas une rupture, loin de là. Les liens ne disparaissent jamais, ils se transfèrent, se transforment… Lorsque nous venons au monde, nous ne sommes pas une page blanche : nous arrivons reliés à nos ancêtres, à notre histoire familiale, à ceux qui nous ont précédés… Et tout au long de notre vie, nous sommes soumis au réseau de ces liens qu’on agence, qu’on enrichit, qu’on active, qu’on met au repos... De la même manière que dans les autres étapes de l’existence – quand on tombe amoureux, quand on divorce, quand on quitte ses parents, quand on devient parent, quand les enfants nous quittent…


Faire son deuil, c’est s’engager dans un travail de transformation de ces liens, avec la personne qui est morte mais aussi avec tous les vivants qui restent.

C’est difficile de « transformer le lien » avec quelqu’un qui n’est plus là…


Alors, en essaie de régler ce qu’il y a à régler, quand c’est possible, en se reliant à un interlocuteur interne qui vit dans notre esprit. Dans

Nous sommes donc condamnés à souffrir à jamais de l’absence ?

Avancer dans le deuil, c’est aménager sa vie avec ces présences/absences, et apprendre petit à petit à s’en dégager. En acceptant que parfois, le manque ne se résout pas. Il y a des affects liés à la mort qu’on garde à l’intérieur de soi tout au long de sa vie, et qu’on emporte nous-mêmes en mourant, non sans les avoir transférés inconsciemment à nos enfants, en leur demandant implicitement de continuer le travail… Les fantômes qui viennent hanter les vivants, ce ne sont pas des linceuls dans des greniers, mais tous ces morts dont on n’a pas fait le deuil et qui peuvent affecter une génération après l’autre… C’est une question de temps. Quand on dit « qu’il repose en paix », on peut se souhaiter qu’il repose en paix aussi à l’intérieur de nous-mêmes. Qu’il trouve un état de quiétude, loin des mouvements de passion quand nous pouvions l’interpeler et qu’il pouvait nous interpeler.

Comment s’y prendre pour avancer dans les étapes du deuil ?


La normalisation des processus, y compris pour le deuil, je m’en méfie beaucoup. Ces fameuses «

Sentir qu’on fait partie d’une communauté familiale, amicale, professionnelle, permet à chacun de ne pas être le seul dépositaire de la mort. Ça apporte un réel soulagement, de partager souffrance et douleur avec d’autres. Encore faut-il pouvoir et/ou vouloir le faire…

La crise sanitaire qui nous en a privés a montré à quel point pouvoir célébrer ensemble est nécessaire…


Je crois beaucoup à l’importance des rituels et des commémorations, qui permettent le partage des choses qu’on a fait ensemble. Même si on ne dit rien, c’est une façon de sortir de soi et de faire porter au groupe quelque chose de trop lourd à porter tout seul.


L’humanité commence à partir du moment où on rend hommage aux morts – les autres animaux ne font pas ça.

C’est à ça que servent les rituels ?


Les plateformes qui permettent ces rassemblements en ligne ressemblent aux liens d’aujourd’hui, tels que les a transformés la technologie. Nous sommes reliés en permanence, dans le monde entier, avec tout un tas de personnes. Et, comme tout ce qui nous permet d’être reliés les uns aux autres nous fait du bien, les liens virtuels sont entrés dans notre ADN.


Il n’y a pas moins de force et d’affectif dans ces liens virtuels que dans les liens charnels. En collectant les photos, les anecdotes qu’on ne connaissait pas ou qu’on avait oubliées, les sites comme inmemori permettent de permettent de rassembler des souvenirs à l’intérieur de soi.
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Ainsi, le lien se transforme, l’image du mort se déconstruit et se reconstruit. Ajouter des éléments apportés par d’autres le rend vivant, lui redonne des contours. Et comme il est de nouveau vivant le temps qu’on parle de lui, ça permet de le saluer.

Est-ce qu’à un moment le deuil prend fin ?

C’est un long parcours… On a l’impression qu’on sera toujours hanté par l’absence de l’autre. On le souhaite, souvent, parce que c’est une manière de le garder avec soi. Mais à un moment il faut lâcher. Ça refait mal mais à chaque fois un petit peu moins. Peu à peu, on prend réellement conscience qu’il ou elle ne reviendra pas et qu’on ne fera pas, on ne dira pas tout ce qu’on avait projeté de faire ou de dire. Ce qui n’empêche en rien le lien de continuer à exister, et à imprégner ce qui nous relie aux autres.


Quand je tiens ma petite-fille dans mes bras, je suis mes aïeux, je la tiens aussi avec tous ceux qui m’ont tenu dans les leurs. Ils sont morts mais ils sont présents. C’est une présence douce, qui ne me tourmente pas, ni ne m’attriste.

Si le parcours semble trop long ou trop difficile, il est bon de se faire aider. Les colères, les ressentiments, la culpabilité, ça se travaille, activement si c’est nécessaire. Nous, les psys, sommes là pour ça ! La joie revient parfois quand on ne s’y attend pas, ce qui n’empêche pas la tristesse de revenir aussi. Et puis à un moment, on découvre qu’on peut vivre sans l’autre, sans le trahir. Et que la vie continue. La nôtre, et la sienne, dans notre lien sans fin.

Serge Hefez est auteur, notamment, de La fabrique de la famille (Kero, 2016) et de D’où je viens, un petit livre pour parler de la famille (Bayard jeunesse, 2019)