Crédit photo : Louis Canadas

En juin 2013, Gabriel - Gazou pour les intimes -, le deuxième des trois fils de l’écrivain Pierre Jourde, vient de fêter ses 19 ans. On lui détecte un cancer du rein, très rare, qu’on ne sait pas soigner. Après un combat douloureux et désespéré, Gazou meurt le 17 mai 2014.

Qu’est-ce qui vous a aidé, pendant la maladie de votre fils ?

Les proches, évidemment. Ceux qui ont eu le courage de rester, et de faire comme si les choses continuaient normalement. Ils étaient là, avec nous et avec Gabriel. Mais pas comme à un enterrement : comme dans la vie, avec attention et humour, dès que c’était possible.
Ça m’a aidé aussi que les médecins prennent le soin d’enrober les choses. C’est mieux. Les rares fois où ça n’a pas été le cas ont été d’une violence insoutenable et inutile.
Et enfin – mais je ne le recommande qu’aux personnes physiquement aptes ! – les sports de combat m’ont été d’un grand secours. Je pratiquais déjà la boxe et la savate françaises et la boxe de rue. Même si ça met les adversaires à rude épreuve, c’est un très bon accompagnement, et un défouloir extraordinaire qui permet de ne penser à rien d’autre.

Pendant une séance de boxe française, ne plus cesser de frapper le partenaire débordé dans l’assaut, qui recule, recule encore, continuer à le bombarder de coups à travers la salle malgré son air effaré, ses protestations, et puis s’effondre d’un coup, le prendre dans ses bras, bafouiller des excuses, dans l’incompréhension générale.

Avez-vous eu envie et pu parler à quelqu’un, pendant cette période ?

Un peu, et pas à n’importe qui. Mais c’est surtout mon fils qui avait besoin qu’on le soutienne. Et moi, qu’on m’aide dans ce soutien en prenant le relais de temps en temps. C’était très important de savoir qu’il était entouré. Et ça s’est fait naturellement.

Le temps s’était suspendu. Nous ne savions plus ce que nous vivions, comme si la réalité avait, pour une durée indéterminée, consenti à s’alléger de tout son poids d’impératifs et de lois, jusqu’à s’effacer.

Et après, une fois qu’il n’était plus là ?

Après… perdre son enfant c’est très, très difficile… L’important c’est de ne pas s’enfermer là-dedans. Certains n’arrivent pas à repartir dans la vie, c’est terrible.
C’est pourtant la seule chose à faire je pense : aller vers la vie, la famille, les amis, le travail. À fond, pour que ça continue. C’est la seule solution.

Ils seront plusieurs à dire que tu étais un ange (…). C’était idiot. Nul n’était plus incarné que toi (…). Mais c’était, dans ta relation si sensuelle au monde, une légèreté qui pouvait donner l’illusion que tu ne lui appartenais pas. Si cette légèreté même, qui après coup semble préfigurer ton absence, te permettait de nous revenir, presque insensiblement, si tu pouvais te glisser dans le monde avec la même discrétion que tu as mise à le quitter…

C’est ainsi que vous vous êtes lancé immédiatement dans l’écriture de Winter is coming (1), qui raconte les derniers mois de Gazou ?

Je ne l’ai commencé que deux ans après, le temps de reprendre mon souffle. Mais j’ai su tout de suite que j’allais l’écrire. Pour que sa mémoire soit vivante. Tous les gens qui meurent n’ont pas ça… Moi, je suis écrivain, j’ai cette possibilité de parler d’eux dans mes livres.
Le deuil, c’est quelque chose qui doit rester dans la vie. Il faut parvenir à ne pas le taire, mais sans s’appesantir.

J’ai été très touché par le livre de Jean-Marie Laclavetine, qui raconte comment, chez lui, la mort de sa sœur a été occultée pendant des années, au point qu’on la présentait, sur les photos, comme « une amie de la famille » (2).

Rien ne pourra empêcher que tu aies été. Et que, par conséquent, tu es encore. Osciller pour toujours entre ces deux pensées.

Ce livre, je l’ai écrit pour moi, et pour mon fils, sans trop me demander pourquoi infliger cette douleur à d’autres. Je sais que des gens l’ont beaucoup aimé. Moi, je n’ai rien à en dire ; il est trop intime. La mort des enfants et des jeunes, le deuil d’un fils, personne n’a envie d’en parler. Alors on n’en parle pas. Moi, depuis Gabriel, j’y fais plus attention.

Rêver de Gazou, c’est toujours rêver de son sourire. Il persiste à illuminer les nuits. Il y a quelques jours, des univers parallèles se déployaient dans le rêve. Parmi l’infinité des mondes, nous habitions celui où il ne mourait pas. Joie silencieuse.

Que pouvez-vous dire de « la vie d’après » à ceux qui vivent la perte d'un enfant ?

Je dirais qu’il faut aimer la vie et la laisser faire son boulot. Sans impasse ni déni. Pour moi, toute la difficulté a été d’arriver à intégrer Gabriel dans la vie sans tomber dans la déploration permanente. Ensemble - les deux frères de Gabriel, ma femme, nos proches - nous nous sommes efforcés de continuer à vivre normalement.
En s’entourant de jeunesse. Et en acceptant aussi la douleur. Elle arrive par accès, imprévisible. Elle vous laisse tranquille pendant des semaines, et puis tout à coup tout se réveille et vous terrasse.Il n’y a rien à faire. À part, si c’est trop dur, se faire aider par des substances chimiques – pourquoi faudrait-il s’en passer ?
Pour le reste, la vie reprend, et c’est possible. L’absence est une cruauté qui ne s’éteint pas, mais on peut vivre avec. Et ça n’empêche pas d’être heureux.

Mais vivent aussi, dans ce monde qui n’a pas voulu de toi, des jeunes filles lumineuses, des garçons délicats, des adolescents tendres, des rêveurs, des artistes, des candides. Leur fragilité émeut, qui se révèle tout à coup par ta disparition, et comme une source fraîche étanche un peu la rage.


(1) Winter is coming, dont sont extraites toutes les citations, est paru chez Gallimard en 2017, et en poche chez Folio en 2018.

(2) Une amie de la famille, de Jean-Marie Laclavetine, Gallimard 2019.

Kid Atlaas Hommage

Winter is Coming est aussi le titre d'un morceau de musique téléchargé des dizaines de milliers de fois sur Internet. De toutes les compositions de Gabriel Jourde, un talentueux musicien qui commençait à se faire connaître sous le nom de Kid Atlaas, c'est la plus écoutée, la plus populaire.

Votre témoignage

Si ce témoignage fait écho et que vous avez envie de partager par écrit votre vécu ou votre ressenti, n’hésitez pas à le déposer de manière confidentielle ici, nous prendrons soin de vous lire.